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[photographie] Malik Nejmi, “photographe familier”. Le beau Maroc de l’intérieur.
Exposition jusqu'au 21 avril 2003 au Café social Chibanis (Paris)
Malik Nejmi, photographe d'origine marocaine, nous invite à travers ses photos à franchir des pas de portes et à découvrir un Maroc qui ne s’offre qu’à ceux qui le visitent de l’intérieur. Des images remarquables, qu’il présente comme “le regard d’un étranger sur une partie de son origine, sur une partie de lui-même”.

Je ne parle pas arabe, je ne pratique pas, je mange du porc.” Malik Nejmi s’affiche en clair, comme il affiche en grand les photos de sa famille marocaine. Des images remarquables, qu’il présente comme “le regard d’un étranger sur une partie de son origine, sur une partie de lui-même”. Âgé de vingt-neuf ans, Malik est né à Orléans de père marocain et de mère berrichonne. Il passe son enfance à observer son quartier – La Source –, à travers le cadre d’une fenêtre de HLM. Ainsi serait né son regard de photographe : “Depuis ce temps, quand je regarde, je me vois en train de regarder, et quand je voyage j’emmène ce cadre avec moi et je mets des images dedans.” Avant d’aller saisir le Maroc, son Maroc, il réalise deux travaux photographiques, au Bénin et en Turquie. L’été 2001, il se sent prêt à retourner sur les traces de son père, muni de son appareil 6x6, l’inconscient imprégné des images de l’album de famille et de souvenirs glanés lors de trois précédents voyages avec ses parents. “C’est un travail que je devais faire, souligne-t-il, par rapport à mon parcours photographique. Une fois que tu as photographié ta famille, tu peux faire beaucoup de choses, ça semble plus facile d’aller vers les gens, ou au contraire de prendre de la distance. C’est le retour aux sources d’un fils photographe, qui voit des choses et qui se pose des questions.”

Par ses photos, Malik Nejmi nous invite à franchir des pas de portes. On découvre à sa suite le beau Maroc, celui qui ne s’offre qu’à ceux qui le visitent de l’intérieur. D’entrée, les jaunes lumineux des robes des femmes fascinent, sublimés tantôt par le rouge d’une glace à la grenadine. Couleurs éclatantes d’un univers gracieux, fait de gestes tendres et de scènes intimes d’où se dégagent vitalité et douceur. Le grand-père au keffieh rouge ouvre l’album, et l’on fait peu à peu connaissance avec la grand-mère aux mains tatouées de henné, avec le petit cousin Réda jouant avec une tête de mouton le jour de sa circoncision, avec le grand cousin Adil dansant en lunettes de soleil à un mariage. Les vies et les intérieurs se dévoilent, dans ce reportage familier guidé en filigrane par Mohamed et Najat, ses oncle et tante en transit entre leurs appartements d’Orléans et de Témara. “Je voulais d’abord me souvenir, revoir les miens, confie Malik. Et puis, comme mon père, j’ai pleuré. J’ai retrouvé Aïcha, ma belle grand-mère, dans sa lumineuse maison à Rabat, ses mains sentaient bon le henné. Alors les couleurs me sont revenues et elles ont parlé, évoquant le beau retour, la grâce et la solitude des immigrés. Alors les images qui ont mûri dans ma tête pendant les années de France sont devenues celles de l’autre mémoire, celles de l’album, celles du mouton égorgé sur la terrasse, de ce sang rouge qui débordait.”

Avant de venir s’exposer à Belleville, au Café Social Chibanis (voir notre rubrique Initiative) et d’illustrer le dossier spécial Maroc du dernier numéro de la revue Hommes & Migrations, ces photographies furent longtemps accrochées au centre-ville d’Orléans, dans les locaux d’Images du Pôle. Une association de deux collectifs dont Malik est un membre actif (on y trouve le collectif Lumen pour la photographie et Cent soleils pour le cinéma). Le premier vernissage de son grand album de famille marocain s’est tenu l’année passée, le soir de la fête de la musique. Un jour gravé dans la mémoire du jeune homme, car teinté d’abord de la joie de l’événement, de ce concert gratuit et de tout ce monde réuni, mais aussi terni du deuil récent de sa belle grand-mère. “Ce vernissage fut l’occasion de réunir ma famille dans un cadre culturel, de nous voir autrement, se souvient-il. Mon père aussi est passé, je lui ai demandé d’écrire un texte qui commencerait par ‘je me souviens’… Ce n’est pas venu.
De juin à juillet 2002, à Orléans, plus de six cents visiteurs ont vu son Maroc intime. En très grand format.

Exposer ainsi la beauté secrète d’êtres chers peut-il aller de soi ? On en aurait l’impression, tant la pudeur imprègne ces photos carrées, qui réunissent une famille où l’on se voit peu d’habitude, ou toujours entre deux allers-retours. Malik se questionne, questionne son entourage, et il en parle bien, on l’a compris. Un talent d’explication qu’il travaille, sans doute, en exerçant son métier de tous les jours : il est “intervenant photographe” pour la commune de Saran, près d’Orléans. Là, il apprend des éléments de photographie à de jeunes “loustics”, comme il dit. Pour les aider à mieux comprendre les images, celles du monde et celles d’eux-mêmes, avec quelque part aussi l’ambition plus vaste de les aider “à piéger le réel, avant qu’il ne les piège”. “Dans les quartiers, commente Malik, il y a une montée en ce moment de la religion et de l’islam. Moi je dis attention : on peut très bien être musulman, mais il faut être droit. Il faut faire attention à comment on vous apprend l’islam et à qui vous l’apprend. L’idée que je veux faire passer, c’est que l’image peut nous manipuler, mais que l’on peut aussi s’en servir pour aller vers certaines choses intelligibles par rapport à soi.”
Mieux se comprendre en somme, pour mieux regarder le monde. Ou sa propre famille.
Franck Petit
[18/03/2003]

Mots-clés : photographie, Maroc
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