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[parcours de vie] Ismaël Haji, épicier aux Lilas
“Les gens qui ont peur des autres, c’est parce qu’ils ne les connaissent pas assez”
D’un côté de la rue de Noisy-Le-Sec, c’est Bagnolet, de l’autre Les Lilas. Dans ce petit coin de banlieue parisienne, Ismaël Haji, né voici 48 ans à Tefret, dans le sud du Maroc, fait l’épicier depuis 20 ans côté Lilas. Il a donné à son magasin un autre nom de fleur, Camélia, et instauré derrière sa caisse une trêve aux fins de mois difficiles, à la pluie qui tombe quand on ne l’attend pas, à l’humeur grise des mauvais jours, à l’angoisse des lendemains.

Ismaël, c’était le premier fils d’Abraham, qu’il a eu avec sa servante, parce qu’il croyait que sa femme était stérile. Mais par la suite, Isaac est né et Abraham a chassé Ismaël et sa mère de chez lui. Il y a même une cliente qui m’a fait un petit tableau, elle a dessiné l’ange qui protège la mère et son enfant. Je sais pas pourquoi mes parents m’ont appelé comme ça, peut-être parce que c’est un nom qui sort de l’ordinaire.
Je suis né le 21 décembre 1956, dans un village du sud du Maroc, Tefret. C’est dans le petit Atlas, à100 km après Tiznit. On est des Berbères. Dans la famille, on est cinq sœurs et quatre frères et je suis le deuxième. Mon père travaille toujours, il est menuisier, et aussi agriculteur. Il cultive un peu de tout, surtout du blé, et puis des légumes, sur les terres qu’il a héritées de son père. Quand il n’y a pas de travail aux champs, il fabrique des meubles, des fenêtres, des portes. Mais aujourd’hui, c’est nous, les enfants, qui l’aidons pour vivre. De la famille, je suis le seul à être venu en France. Au village, il reste seulement une sœur et mon père. Tous les autres sont dispersés au Maroc.
Dans mon village, c’est comme ici dans les campagnes, c’est comme partout. La plupart des jeunes partent à 15 ou 16 ans, pour continuer leurs études ou pour travailler, et il y a trente ans, c’était pareil. Moi, je suis allé à Casa dès l’âge de neuf ans. Je vivais chez une tante, avec mes cousins, et j’allais à l’école. Chez elle, j’étais bien. Mais je n’aimais pas les études. Je regrette, maintenant, c’est pour ça que mes enfants, je les pousse à aller le plus loin possible. J’ai arrêté l’école à 15 ans, à peu près.

“Je vais tenter ma chance, et puis si ça va pas, je reviens”.
Au début, j’ai trouvé un boulot dans une petite fabrique de peinture. Quand je ne travaillais pas, je jouais au football. Mon rêve, c’était ça. Je voulais devenir un grand sportif. J’avais commencé en ville, avec les copains de la rue, et puis dans un club organisé. Mais à force de regarder les matches à la télé française, j’ai eu envie d’aller en France. Quand je me suis décidé, j’avais 20 ans tout juste. Je suis parti seul, comme un aventurier. Je me suis dit : “Je vais tenter ma chance, et puis si ça va pas, je reviens”. Finalement, je suis resté.

J’ai atterri à Paris, chez des parents éloignés. Je n’ai pas été tellement surpris par la ville. Le Maroc, c’est vraiment tout près de la France, on n’est pas si différents. Le grand effet, c’est quand j’avais quitté mon village, dans l’enfance. Après ça, je me suis toujours senti libre d’aller ici ou là. Mais pour le sport, ça n’a pas marché comme j’imaginais. Il aurait fallu s’entraîner tout le temps. Moi, je n’avais personne derrière moi, il fallait que je gagne ma vie, alors je jouais un peu, je travaillais un peu, jusqu’à ce que j’aie atteint l’âge de 25 ans. Là, j’ai été un peu raisonnable. Pour le foot, je comprenais que c’était trop tard.

Je n’ai pas vraiment pensé à rentrer. J’avais trouvé un bon travail, dans une épicerie, je savais que le salaire serait meilleur ici. Là bas, j’aurais dû tout recommencer à zéro. J’avais beaucoup d’amis, alors qu’au Maroc, mes copains étaient tous dispersés. Il y a sûrement plein d’autres raisons, mais disons que c’est ça la base. Et depuis que les enfants sont nés, ma vie, elle est là. C’est eux qui me tiennent en place.

Marié avec une fille de chez moi
Au début, je suis resté sept ans sans retourner au Maroc. Je me trouvais bien, j’avais coupé un peu avec la famille. Finalement, je me suis marié avec une fille de chez moi. Ici, j’avais rencontré des copines, mais aucune ne me paraissait prête à prendre des responsabilités comme il faut les prendre. Les grands-parents de Khadija viennent d’un village tout proche du mien. On a de la famille en commun du côté de ma mère et on s’est rencontrés par hasard, à Casa. On s’est plus et elle a décidé de me suivre, voilà. Au début, quand elle est arrivée ici, elle pensait vraiment qu’on allait retourner un jour. Après qu’on a eu les enfants, elle a réfléchi, elle a compris que c’était pas possible. Mais sa famille lui a manqué beaucoup, même encore maintenant. Elles sont quatre sœurs qui ont grandi ensemble. Moi, j’étais parti très jeune, j’ai été habitué à être loin, c’est ça la différence.

J’ai jamais connu de problèmes de racisme. Sauf en Espagne, une fois. Ça me fait quelque chose d’en parler, parce que je comprenais pas. On arrivait juste pour prendre le petit déjeuner, un matin. On allait au Maroc en voiture. Je demandais qu’on me serve, au comptoir, les enfants étaient sur la terrasse. Le patron s’occupait des autres clients, et puis moi j’étais là, “por favor, por favor”, il me regardait pas. Pour finir, c’est un couple espagnol, à côté de moi, qui m’a demandé ce que je voulais, qui a commandé et payé pour moi. J’ai fait manger les enfants et je les ai remboursés. Je peux même pas dire dans quelle ville c’était, parce que je voulais pas me souvenir de cette histoire. Bon, peut-être on peut comprendre, ces gens en avaient marre des familles qui traversent le pays pendant tout l’été et c’est tombé sur moi. C’est la seule fois que j’ai senti quelque chose de pas bien.

Aucun enfant a envie de faire le métier de son père...
A la naissance de notre fils, on a pris la nationalité française. Puisque chez nous, on peut garder aussi le passeport marocain. Pour renouveler la carte de séjour, il fallait y aller très tôt le matin, attendre longtemps, c’était pas bien pratique. Et puis j’avais vécu en France déjà pas mal d’années et je me sentais pareil aux autres personnes, qu’elles soient nées ici ou même qu’elles soient françaises d’origine. C’est qu’une question de papiers, tout ça c’est pas très important. J’ai trois enfants : le plus grand s’appelle Soufiane, il est né en 1988 ; après, il y a Saafa, en 1991 et Camélia, en 1995. Trois beaux enfants, ils me rendent fier. Ils travaillent bien, je suis sûr qu’ils vont pas faire le même métier que moi. Si, c’est un beau métier, épicier, mais ils vont pas aimer ! Ils voient bien qu’il y a beaucoup d’heures, je rentre tout le temps tard, je pars le matin tôt. Et puis aucun enfant a envie de faire le métier de son père, c’est normal.

Camélia, pour me porter bonheur
Camélia, c’est un nom de fleur. Au début, le magasin avait l’enseigne de la société qui fournissait le vin. Quand j’ai changé de fournisseur, j’ai mis le nom de Camélia sur l’enseigne. Un peu pour me porter bonheur, quoi ! Mais de toute façon, elle m’a porté bonheur du moment qu’elle est née. Quand elle était petite, elle était contente de voir son nom sur la devanture. Plus tard, je sais pas si ça lui plaira toujours. Sinon, on changera.

Avoir deux pays, c’est quelque chose en plus
Nos enfants, on leur a toujours parlé français à la maison, depuis qu’ils sont nés. On voulait que la base soit bonne, avec un bon français au départ. Ils parlent aussi berbère, ils ont appris avec les grands-parents, la famille. Je les ai amenés deux fois déjà là où je suis né, pour qu’ils comprennent ce qu’il y a de l’autre côté. Je leur raconte tout le temps ce que j’ai fait, ce que j’ai vécu. C’est pas une chose compliquée. Avoir deux pays, c’est quelque chose en plus, c’est bien d’aller voir les autres, de comprendre comment ils vivent. On découvre toujours quelque chose qui vaut la peine. Les gens qui ont peur des autres, c’est parce qu’ils ne les connaissent pas assez.

J’ai pensé souvent à l’endroit où être enterré, parce qu’on va tous partir un jour, pas vrai ? J’aimerais bien qu’on me mette là où je suis né. J’y pense à cause de ma mère. Elle est pas enterrée au village, elle est en ville, et j’ai toujours regretté de pas l’avoir ramenée. Parce que c’est là où il y a ses proches et qu’elle pourrait être vraiment bien. Bon c’est vrai, quand on n’est plus là, on n’est plus là. Qu’on soit ici ou ailleurs, je pense qu’on s’en fiche un peu au fond. Mais quand on est vivant, on y pense. C’est comme Mon sieur Marcel, il a choisi son emplacement depuis longtemps, il dit comme ça qu’il aura la plus belle vue, très très très haut aux Lilas, il verra le Sacré Cœur, le paysage. Bon, une fois que ça arrive, on se retrouve là où on a pu nous mettre et puis c’est tout. Mais moi, je préfèrerais aller là d’où je suis venu.

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