
Ismaël, cétait le premier fils dAbraham,
quil a eu avec sa servante, parce quil croyait que sa femme était
stérile. Mais par la suite, Isaac est né et Abraham a chassé
Ismaël et sa mère de chez lui. Il y a même une cliente qui
ma fait un petit tableau, elle a dessiné lange qui protège
la mère et son enfant. Je sais pas pourquoi mes parents mont appelé
comme ça, peut-être parce que cest un nom qui sort de lordinaire.
Je suis né le 21 décembre 1956, dans un village du sud du Maroc,
Tefret. Cest dans le petit Atlas, à100 km après Tiznit.
On est des Berbères. Dans la famille, on est cinq surs et quatre
frères et je suis le deuxième. Mon père travaille toujours,
il est menuisier, et aussi agriculteur. Il cultive un peu de tout, surtout du
blé, et puis des légumes, sur les terres quil a héritées
de son père. Quand il ny a pas de travail aux champs, il fabrique
des meubles, des fenêtres, des portes. Mais aujourdhui, cest
nous, les enfants, qui laidons pour vivre. De la famille, je suis le seul
à être venu en France. Au village, il reste seulement une sur
et mon père. Tous les autres sont dispersés au Maroc.
Dans mon village, cest comme ici dans les campagnes, cest comme
partout. La plupart des jeunes partent à 15 ou 16 ans, pour continuer
leurs études ou pour travailler, et il y a trente ans, cétait
pareil. Moi, je suis allé à Casa dès lâge de
neuf ans. Je vivais chez une tante, avec mes cousins, et jallais à
lécole. Chez elle, jétais bien. Mais je naimais
pas les études. Je regrette, maintenant, cest pour ça que
mes enfants, je les pousse à aller le plus loin possible. Jai arrêté
lécole à 15 ans, à peu près.

Je vais tenter ma chance, et puis si ça va pas, je reviens.
Au début, jai trouvé un boulot dans une petite fabrique
de peinture. Quand je ne travaillais pas, je jouais au football. Mon rêve,
cétait ça. Je voulais devenir un grand sportif. Javais
commencé en ville, avec les copains de la rue, et puis dans un club organisé.
Mais à force de regarder les matches à la télé française,
jai eu envie daller en France. Quand je me suis décidé,
javais 20 ans tout juste. Je suis parti seul, comme un aventurier. Je
me suis dit : Je vais tenter ma chance, et puis si ça va pas,
je reviens. Finalement, je suis resté.
Jai atterri à Paris, chez des parents éloignés.
Je nai pas été tellement surpris par la ville. Le Maroc,
cest vraiment tout près de la France, on nest pas si différents.
Le grand effet, cest quand javais quitté mon village, dans
lenfance. Après ça, je me suis toujours senti libre daller
ici ou là. Mais pour le sport, ça na pas marché comme
jimaginais. Il aurait fallu sentraîner tout le temps. Moi,
je navais personne derrière moi, il fallait que je gagne ma vie,
alors je jouais un peu, je travaillais un peu, jusquà ce que jaie
atteint lâge de 25 ans. Là, jai été un
peu raisonnable. Pour le foot, je comprenais que cétait trop tard.
Je nai pas vraiment pensé à rentrer. Javais trouvé
un bon travail, dans une épicerie, je savais que le salaire serait meilleur
ici. Là bas, jaurais dû tout recommencer à zéro.
Javais beaucoup damis, alors quau Maroc, mes copains étaient
tous dispersés. Il y a sûrement plein dautres raisons, mais
disons que cest ça la base. Et depuis que les enfants sont nés,
ma vie, elle est là. Cest eux qui me tiennent en place.
Marié avec une fille de chez moi
Au début, je suis resté sept ans sans retourner au Maroc.
Je me trouvais bien, javais coupé un peu avec la famille. Finalement,
je me suis marié avec une fille de chez moi. Ici, javais rencontré
des copines, mais aucune ne me paraissait prête à prendre des responsabilités
comme il faut les prendre. Les grands-parents de Khadija viennent dun
village tout proche du mien. On a de la famille en commun du côté
de ma mère et on sest rencontrés par hasard, à Casa.
On sest plus et elle a décidé de me suivre, voilà.
Au début, quand elle est arrivée ici, elle pensait vraiment quon
allait retourner un jour. Après quon a eu les enfants, elle a réfléchi,
elle a compris que cétait pas possible. Mais sa famille lui a manqué
beaucoup, même encore maintenant. Elles sont quatre surs qui ont
grandi ensemble. Moi, jétais parti très jeune, jai
été habitué à être loin, cest ça
la différence.
Jai jamais connu de problèmes de racisme. Sauf en Espagne, une
fois. Ça me fait quelque chose den parler, parce que je comprenais
pas. On arrivait juste pour prendre le petit déjeuner, un matin. On allait
au Maroc en voiture. Je demandais quon me serve, au comptoir, les enfants
étaient sur la terrasse. Le patron soccupait des autres clients,
et puis moi jétais là, por favor, por favor,
il me regardait pas. Pour finir, cest un couple espagnol, à côté
de moi, qui ma demandé ce que je voulais, qui a commandé
et payé pour moi. Jai fait manger les enfants et je les ai remboursés.
Je peux même pas dire dans quelle ville cétait, parce que
je voulais pas me souvenir de cette histoire. Bon, peut-être on peut comprendre,
ces gens en avaient marre des familles qui traversent le pays pendant tout lété
et cest tombé sur moi. Cest la seule fois que jai senti
quelque chose de pas bien.
Aucun enfant a envie de faire le métier de son père...
A la naissance de notre fils, on a pris la nationalité française.
Puisque chez nous, on peut garder aussi le passeport marocain. Pour renouveler
la carte de séjour, il fallait y aller très tôt le matin,
attendre longtemps, cétait pas bien pratique. Et puis javais
vécu en France déjà pas mal dannées et je
me sentais pareil aux autres personnes, quelles soient nées ici
ou même quelles soient françaises dorigine. Cest
quune question de papiers, tout ça cest pas très important.
Jai trois enfants : le plus grand sappelle Soufiane, il est né
en 1988 ; après, il y a Saafa, en 1991 et Camélia, en 1995. Trois
beaux enfants, ils me rendent fier. Ils travaillent bien, je suis sûr
quils vont pas faire le même métier que moi. Si, cest
un beau métier, épicier, mais ils vont pas aimer ! Ils voient
bien quil y a beaucoup dheures, je rentre tout le temps tard, je
pars le matin tôt. Et puis aucun enfant a envie de faire le métier
de son père, cest normal.
Camélia, pour me porter bonheur
Camélia, cest un nom de fleur. Au début, le magasin
avait lenseigne de la société qui fournissait le vin. Quand
jai changé de fournisseur, jai mis le nom de Camélia
sur lenseigne. Un peu pour me porter bonheur, quoi ! Mais de toute façon,
elle ma porté bonheur du moment quelle est née. Quand
elle était petite, elle était contente de voir son nom sur la
devanture. Plus tard, je sais pas si ça lui plaira toujours. Sinon, on
changera.
Avoir deux pays, cest quelque chose en plus
Nos enfants, on leur a toujours parlé français à la
maison, depuis quils sont nés. On voulait que la base soit bonne,
avec un bon français au départ. Ils parlent aussi berbère,
ils ont appris avec les grands-parents, la famille. Je les ai amenés
deux fois déjà là où je suis né, pour quils
comprennent ce quil y a de lautre côté. Je leur raconte
tout le temps ce que jai fait, ce que jai vécu. Cest
pas une chose compliquée. Avoir deux pays, cest quelque chose en
plus, cest bien daller voir les autres, de comprendre comment ils
vivent. On découvre toujours quelque chose qui vaut la peine. Les gens
qui ont peur des autres, cest parce quils ne les connaissent pas
assez.
Jai pensé souvent à lendroit où être
enterré, parce quon va tous partir un jour, pas vrai ? Jaimerais
bien quon me mette là où je suis né. Jy pense
à cause de ma mère. Elle est pas enterrée au village, elle
est en ville, et jai toujours regretté de pas lavoir ramenée.
Parce que cest là où il y a ses proches et quelle
pourrait être vraiment bien. Bon cest vrai, quand on nest
plus là, on nest plus là. Quon soit ici ou ailleurs,
je pense quon sen fiche un peu au fond. Mais quand on est vivant,
on y pense. Cest comme Mon sieur Marcel, il a choisi son emplacement depuis
longtemps, il dit comme ça quil aura la plus belle vue, très
très très haut aux Lilas, il verra le Sacré Cur,
le paysage. Bon, une fois que ça arrive, on se retrouve là où
on a pu nous mettre et puis cest tout. Mais moi, je préfèrerais
aller là doù je suis venu.