
D'une région minière à une autre
C’est une coïncidence extraordinaire de m’être
retrouvé ici dans le Nord, au bord de la mer. Parce que je viens d’une
région du Chili finalement assez semblable, minière et maritime
à la fois, avec une grosse industrie textile, où mon père
était ouvrier. J’ai grandi dans une des cités de l’usine,
avec des petites maisons toutes pareilles. Et quand j’ai vu les terrils
et les corons pour la première fois, en montant de Paris à Lille,
j’ai trouvé des points communs avec là d’où
je venais. J’ai l’impression de partager d’une certaine façon
le même passé, cette manière dont les gens, ici ou là-bas,
doivent lutter pour vivre, ou peut-être simplement survivre. Maintenant,
à Tomé, tout ça est à l’abandon, les usines
ont fermé aussi.
Des pêches miraculeuses pendant les grèves
Dans le quartier de mon enfance, la vie était dure mais extrêmement
communautaire. Il y avait de temps en temps de grandes grèves, qui pouvaient
durer trois ou quatre mois. Au bout d’une semaine tout le monde allait
sur le rivage pour ramasser des mollusques, pêcher. Les familles se nourrissaient
grâce à la mer. L’océan rejetait parfois sur la grève
des bancs entiers de poissons, qu’on ramassait tout frétillants
et par milliers, à la pelle. Souvent, mes enfants se moquent de moi,
ils disent que j’embellis toujours les histoires de mon pays natal. Mais
ces pêches miraculeuses, je ne les ai pas inventées !
Victor Hugo, Michel-Ange et George Sand
Mon père n’était
pas particulièrement engagé, il faisait grève de temps
en temps, mais c’était un simple travailleur, qui mettait toute
son énergie à essayer de nourrir tant bien que mal la tribu qu’il
avait fondée. Mes parents n’étaient pas spécialement
francophiles. Ils m’ont appelé Victor Hugo parce que c’est
une coutume assez répandue en Amérique du Sud de donner aux enfants
des noms célèbres. D’ailleurs, sur mes quatre frères
encore en vie, un s’appelle Michel-Ange et un autre George-Sand !
24 heures sur 24 pour la politique
J’ai commencé à militer pendant les deux dernières
années de lycée, ç’a été aussi naturel
que, disons, la mer. Entre 1968 et 1973, au Chili, nous avons connu une véritable
ivresse politique, ce qu’on appelle en espagnol la voragine, qui
s’est emparée de toutes les couches de la société.
Le pays tout entier était perturbé, envahi par la chose publique.
A l’Université de Concepcion, où je suis arrivé pour
étudier l’histoire à 18 ans, j’ai adhéré
tout de suite au MIR, un parti marxistes-léniniste naissant, mais déjà
doté d’une structure politico-militaire très serrée.
Je suis devenu un dirigeant régional. Notre idéal guévariste
exigeait de chaque cadre du parti qu’il soit un combattant et un modèle.
Nous vivions 24 heures sur 24 pour la politique.
La victoire de l’Union Popular (Front Populaire) et l’arrivée
au pouvoir d’Allende, nous a donné du poids et décuplé
l’activisme du MIR, dont l’objectif était de provoquer la
polarisation la plus forte possible au sein de la société. De
l’autre côté, l’extrême-droite faisait pareil.
On espérait le point de rupture, très naïvement au fond.
On avait confiance dans notre démocratie et dans notre histoire, dans
notre armée, aussi. On n’a pas suffisamment pris en compte le contexte
de la guerre froide.
Vivre avec la peur
Le coup d’Etat est arrivé. C’est un cousin qui est venu
me réveiller, le matin du11 septembre 1973, en tambourinant sur ma porte.
Il y a plein de militaires dans les rues ! On s’attendait
à ça depuis trois ou quatre mois déjà, on était
prêts à passer à la clandestinité. Mais on n’avait
jamais soupçonné que la répression serait aussi féroce.
Dans les semaines qui ont suivi, la stratégie des putschistes a consisté
à arrêter, frapper, torturer tout ce qui ressemblait de près
ou de loin à un militant de gauche pour assommer les organisations politiques
et paralyser toute tentative de résistance. Beaucoup ont été
s’asiler dans les ambassades. Le MIR a fait passer le message
qu’il fallait rester et se battre. Là encore, on avait sous-estimé
le rapport des forces. Avec la terreur généralisée, nos
ponts avec la société civile se sont rompus et on s’est
retrouvés très isolés. Les gens qui étaient censés
te cacher deux semaines te demandaient de partir au bout d’une nuit. Ils
avaient peur. Moi aussi, bien sûr, j’avais peur. Mais petit à
petit, tu t’habitues à vivre avec.
L'arrestation, l'expulsion, l'exil
Et puis je me suis fait arrêter, bêtement, dans un contrôle
d’identité, au mois de juin 74. Ils m’ont fait danser toutes
sortes de danses, pendant huit mois à peu près. Après,
on m’a interné, d’abord dans un camp à Santiago puis
dans un autre, la Quiriquina, une petite île au large de ma ville natale.
C’est là qu’on m’a notifié mon expulsion. Après,
c’est à toi de trouver un pays qui t’accueille. Petit à
petit, sous la pression internationale, le régime militaire avait dû
accepter la présence d’observateurs dans les lieux de détention.
On recevait régulièrement la visite d’un représentant
de la Communauté européenne, qui nous proposait des destinations
d’asile. Dans notre organisation interne, les pères de famille
et les malades étaient prioritaires. Comme j’étais célibataire
et bien portant, je suis parti un des derniers, en France.
La débrouille
Je n’ai pas choisi ce départ, on m’a expulsé.
La coupure est spécialement brutale, violente. Tu as la sensation que
tu es arraché. Dans le panier à salade, dans l’avion, je
me répétais : Je reviendrai, je reviendrai. Je suis
arrivé à Paris au mois de février 1976. Il neigeait, j’étais
en manche de chemise. On m’a amené d’abord dans un foyer
de réfugiés à Antony, puis quelques semaines plus tard,
on nous a proposé de partir dans un autre, à Lille. Il y avait
là un cuistot polonais, un ancien déporté, qui considérait
comme son devoir de nous faire reprendre 20 kilos à chacun. C’était
la première manifestation de solidarité concrète que j’ai
rencontrée, même si les Chiliens, en réalité, étaient
très soutenus par les partis de gauche français. On a eu les papiers
tout de suite, carte de séjour et de travail, et le passeport mezclilla,
comme on l’appelait, parce que le tissu ressemble au jean. Dix francs
par jour pendant trois mois, 80 heures de cours de français, et après,
c’est à toi de te débrouiller.
Animateur socio-culturel
Et je me suis débrouillé. Je suis pas maladroit de mes mains,
j’ai d’abord travaillé dans le bâtiment, pour pouvoir
reprendre des études et passer un diplôme d’animateur. J’ai
travaillé dans différentes Maisons de la culture avant d’arriver
à celle de Boulogne en 1981, avec Mitterrand, pour devenir directeur.
Avec ma femme, qui est d’ici, on s’est rencontrés dans un
centre de loisirs estival, où on travaillait tous les deux. Par la suite,
j’ai repris des études de lettres, avec l’idée d’enseigner
à nouveau. J’ai raté le Capes, j’ai eu zéro
en espagnol ! Je me suis dit que j’avais pas assez le sens de l’humour
pour le repasser encore une fois. Maintenant, je fais des vacations dans les
lycées et les universités et j’adore ça. Je parle
d’histoire, de politique, de littérature avec les jeunes, j’ai
l’impression d’avoir vraiment trouvé ma vocation.
Le retour puis... le retour
Pendant longtemps, j’ai gardé au fond de moi l’idée
de repartir. Un émigré, il rêve forcément du lieu
de sa naissance, il voit tout plus grand, plus beau que c’était.
On construit une sorte de mystification. Je suis retourné au Chili pour
la première fois en 1986, au bout de dix ans. J’avais démissionné
de mon travail, dit adieu à ma famille, pris les quelques économies
que j’avais. Je ne supportais plus d’être entre les deux,
je devais choisir. Mais là-bas, au bout de deux semaines, j’ai
commencé à m’ennuyer. Je me sentais très seul. J’ai
compris que je ne retrouverais jamais ce que j’avais perdu. Alors, j’ai
téléphoné à ma femme, ici à Boulogne, et
je lui ai demandé : Est ce que tu veux bien de moi encore une
fois ? Elle a dit oui. Après ça, on a fait un autre
enfant, on a acheté une maison. En fait, j’étais déjà
devenu français, mais je m’en étais pas aperçu avant
ce voyage.
Le Chili : un laboratoire du libéralisme et un pays de vacances
Le Chili aussi avait profondément changé. A la différence
des autres dictatures sud-américaines, la junte de Pinochet avait un
véritable projet politique, qui a réussi. Le pays est devenu un
laboratoire du libéralisme, mais il s’est enrichi. Même les
plus pauvres, en dix ans, commençaient à recevoir quelques miettes
du gâteau. Quand tu reviens, encore imprégné de ta structure
idéologique, ton discours n’a plus aucun sens pour personne. Tu
voudrais qu’on reconnaisse tes souffrances, tu as été torturé,
emprisonné, chassé. Mais les gens aussi ont vécu et souffert,
sans toi. Ils te perçoivent comme un privilégié, émigré
dans un pays prospère. Tu en prends plein la gueule ! Je suis rentré
et maintenant je suis ici, et le Chili est un pays de vacances. Mais je me dis
pas que j’ai perdu, en politique. Du moment que tu t’avoues vaincu,
que tu acceptes l’idée de la défaite, tu n’es plus
rien. J’ai appris ça en prison. Les premiers jours, tu ne comprends
pas la sauvagerie de ces types, tu te sens terriblement seul. Mais tu réfléchis,
tu vois que c’est une méthode et qu’il faut que tu te battes.
Après, tu pourrais aussi perdre ta confiance dans les autres, voir dans
chaque individu une espèce de monstre. Mais ça non plus, tu peux
pas te le permettre. Ce qui m’a aidé moi, c’est de retrouver
assez vite dans le camp mes camarades, mes compagnons, et ça m’a
permis de me reconstituer de la bonne façon.
Quand je réfléchis aujourd’hui, je me dis que j’ai
perdu de ma jeunesse la capacité de foncer sans réfléchir.
Parfois, je regrette, j’ai l’impression d’avoir intégré
dans ma vie une certaine notion de l’échec. Avant, je n’avais
pas ce réflexe de prendre du recul avec les choses. Mais ça me
rend aussi peut-être plus humain, j’accepte l’autre tel qu’il
est. Ma belle-mère, qui est morte maintenant, elle se plaignait toujours
avant de me connaître : Pourquoi est-ce que ma fille s’est
mariée avec un bougnoule ? Moi, ça me faisait rire.
La première fois qu’elle a accepté de me rencontrer, je
l’ai invitée dans un restaurant algérien pour un couscous.
Après ça, on a fini par bien s’aimer.