 [roman] Du vent et des bijoux
Le jour du Watusi II
Francisco Casavella, Le jour du Watusi II, Du vent et des bijoux, roman
traduit de lespagnol par Claude Bleton, éd. Actes-Sud, 496 pages,
23 euros.
Il
sagit du deuxième volet dun triptyque commencé avec
Les Jeux féroces et qui se refermera cet automne avec Le Langage
impossible. Dans Du vent et des bijoux, on retrouve le même
narrateur, Fernando, qui, tout en relatant lhistoire de sa vie, écrit
un étrange rapport pour un mystérieux Lecteur. Il faudra sans
aucun doute attendre les dernières pages du troisième et dernier
tome pour que tout prenne un sens.
Pour lheure, Fernando se raconte et à travers lui raconte lhistoire
de lEspagne et de la Barcelone des quarante dernières années.
Le 15 septembre 1971, le Jour du Watusi, Fernando, enfant, courait en compagnie
de Pepito, à travers la ville pour tenter de retrouver ce Watusi, un
mythique et improbable voyou, accusé du meurtre de la fille dun
caïd du quartier de la montagne de Montjuïc. Le gamin et sa mère
échapperont à la vindicte du parrain des cabanes mais devront
quitter fissa le taudis. Cest ici que commence Du vent et des bijoux
qui reste traversé de bout en bout par la mémoire et la quête
du Watusi, une mémoire transformée en une vie inventée
par Fernando mais qui sera aussi détournée, pervertie, salie.
Fernando et sa mère sinstallent dans une méchante et triste
loge de concierge à Barcelone même. Pour arrondir les fins de mois,
Flora simprovise vendeuse en cosmétique des produits Proust, organisant
dans son antre bien peu hospitalier des après-midi vente sans succès.
En 1975 elle rencontre Carmelo qui la sortira de sa loge, lui fera deux autres
enfants et mettra le pied à létriller de lascension
sociale au jeune Fernando. En ces années 1976-1977, le gamin des rues
a grandi. Il a dix-neuf ans et tout à apprendre de la vie dautant
plus quil va évoluer dans un milieu, celui de la banque et de la
politique, opaque et manipulateur, tripatouillant aussi bien le passé
récent que lavenir dune Espagne, libérée du
Caudillo et ouverte au vent de la démocratie. Il lui faudra pour mériter
ladoubement du sérail faire montre de docilité, de servilité
même et de pas mal de cynisme.
Fernando aurait pu être oublié au sous-sol de la Banque citoyenne
nétait Ballesto, lhomme à tout faire de la banque,
qui le sortira dun quotidien à lhorizon gris et bouché.
Ballesto, le ci-devant et énigmatique Boris, sera, un temps, lidéal
et le modèle de Fernando. Lhomme a du charisme, de la culture,
de lentregent et de la poigne. Avec les pontes de la banque, Don Carlos
Del Escudo et son successeur à la direction générale Don
Tomas Del Yelmo, ils décident de créer un parti politique, le
Parti libéral citoyen, moins pour participer à la
démocratie naissante quhistoire de recycler de vieilles casseroles
et de tirer les marrons du feu. Aujourdhui, tout le monde se
lance dans la politique. Peut-être pour ne pas être largué...
Piétiner les autres pour ne pas être piétiné....
Sur cette Espagne de la transition Casavella porte un regard désenchanté
qui laisse un goût amer en bouche : tout ici nest que faux-semblant,
manipulations, mensonges et solitudes. Le whisky coule à flot, les pilules
sont ingurgitées ad libitum, les nuits blanches se terminent dans les
boîtes et autres bordels de luxe de la capitale catalane ou de sa sur
castillane, les filles sont achetées à coups de Jaguar et de bijoux,
la sous-espèce des journalistes est graissée avec
force et lourdes enveloppes... Le personnel, valets et autres cadets de lancien
régime, se recycle à gogo, changeant et détournant les
règles du jeu : de la loi à la loi, en passant par la
loi, comme au jeu de loie, jai le droit de rejouer. À
sa façon, Ballesto administre des cours de philosophie politique au jeune
Fernando : tous les enfants de putain qui nont pas bougé
un petit doigt de vérité de toute leur vie sont en train de bâtir
lHistoire.
Cette période douverture à la démocratie naurait-elle
été quun vaste courant dair, du vent dont on se gargarise
histoire de taire le passé des uns et des autres et de mystifier le chaland
? Du vent à linstar de la société de consommation
qui elle aussi profile son ombre envahissante : publicitaires et escrocs
intellectuels commencent à distiller leurs parfums de pacotille.
On achète les esprits avec du vent et les corps à coups de bijoux.
Nous sommes ici pour enterrer des cadavres (
). Nous avons monté
cette machination pour que tout soit bien enterré dit Ballesto.
Ce quil ignore encore, lui qui est loin dêtre tombé
de la dernière pluie, cest quen politique il en est comme
dans les gares : une machination peut en cacher une autre... Passionnant ! Francisco
Casavella, le jeune prodige de la littérature espagnole, distille le
doute et linquiétude chez son Lecteur.
Mustapha Harzoune
[25/09/2005]
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