 [livre-disque] Alger Nooormal
Alger est une parole
Mohamed Ali Allalou et Aziz Smati, photographies, Jean-Pierre
Vallorani, coordination des textes Mustapha Benfodil, Françoise Truffaut
éditions, 2005, 158 pages, 26 euros
Alger Nooormal, premier livre-audio du genre, fait découvrir Alger
comme sans doute peu de livres ne lont fait ou ne le feront. Les auteurs
se sont mis à quatre pour offrir aux connaisseurs comme aux néophytes
un cadeau rare : lâme dune ville et de ses habitants. Les textes
sont signés Ali Allalou, Aziz Smati et Mustapha Benfodil, les photos Jean-Pierre
Vallorani qui avait en son temps accompagné lécrivain marseillais
Salim Hatubou dans ses pérégrinations mémorielles du côté
des Comores.
Avant dêtre lieu de visite pour touristes en goguette dans ses quartiers
de légendes, ses rues bouillonnantes et autres monuments défraîchis,
pour nos quatre passeurs en émotions,Alger est une parole.
Voyage porté par la musique et les mots de la ville, un CD accompagne le
livre dans lequel pas moins dune quarantaine dextraits de chansons
et dentretiens restitue lhistoire musicale dAlger, ses sons
et ses bruits, les paroles diverses des Algérois qui, bien mieux que de
longs discours, rendent le sel de cette ville, son histoire jusquà
ses parfums et odeurs sans pour autant étouffer quelques remugles et autres
émanations pestilentielles.

Si Buenos Aires a son tango, Lisbonne son fado, la Nouvelle-Orléans
ou Memphis le blues, Oran le raï
, Alger a le chaabi. Musique également
métisse, elle est à limage de la ville. Dorigine religieuse
et réservée à des cercles étroits dabord,
le chaabi a été concocté par un kabyle, Hadj MHamed
el Anka (Halo Mohand Ouyidir), aidé dun juif Lili Boniche (Lili
Abassi) et de Bellilo, le luthier italien de Bab el Oued qui confectionna la
première mandole du maître El Anka. La mandole sera au chaabi ce
que laccordéon est au musette parisien. Depuis, les musiciens du
genre ne se sont pas gênés pour se nourrir dinfluences venues
dailleurs et, par la magie de la création, les acclimater à
lâme algéroise : ainsi en sera-t-il du banjo qui débarque
à Alger avec les soldats américains en 1942, du piano introduit
par Skandrani ou du qanoun, la cithare qui vient de lorient arabe
Et oui, le chaabi (comme le couscous pour lAfrique du Nord) est un merveilleux
résumé de lhistoire dune ville, ville bazar,
riche dune identité syncrétique où, sur un substrat
berbère, sont venues se greffer les influences arabe, turque, française,
juive... À la fois populaire et mystique, dure et tendre, rocailleux
et voluptueux, triste et joyeuse, envoûtant et mélodieux, le chaabi
est une musique sismographe, le sismographe des passions, des humeurs et du
quotidien des Algérois. Pour sen rendre compte, il suffit découter
la compilation confectionnée par Aziz Smati riche des voix de Dahmane
El Harrachi, dEl Hachemi Guerrouabi, de Boudjemaa el Ankis et surtout
celle dAbdelmajid Meskoud interprétant la magnifique El Assima
devenue lhymne dAlger.

Face au port, au dessus d'Alger Gare
© Jean-Pierre Vallorani, Alger nooormal, Françoise Truffaut
éditions
La terre algérienne, depuis les temps les plus anciens, a mêlé
des ingrédients divers à lorigine dune identité
devenue irréductible à une composante exclusive. Mélange
étonnant, liaisons contre-nature et violentes, le butin de guerre
ne se limite pas à une langue : entre violence et tendresse, exubérance
et retenue, humour et gravité, provocation et générosité...
la personnalité algérienne en porte la marque. Rien que de très
nooormal, selon ce qualificatif qui rend probable limprobable,
supportable linsupportable et normal lanormal. Une sorte de pragmatisme
teinté de taoïsme, à se demander si Lao Tseu ne sest
pas tapé quelques bières avec le volubile Abderrahmane du côté
de la Madrague et devisé sur luniversalité des valeurs humaines
avec le pétillant Belkacem Aït Ouyahia qui entre deux cours de médecine
à luniversité et deux patients traduit les Fables de
La Fontaine en kabyle. Il faut les écouter et savourer les dialogues
enregistrés par Allalou. Car, lancien trublion de la radio algérienne,
a retrouvé les trottoirs de sa ville et avec eux, les calembours dAbderrahmane
Lounès, les mises en garde de larchitecte urbaniste Jean-Jacques
Deluz quant à lavenir de la ville ou encore lhumour de Farid
le rockeur de Belcourt qui résume lamour à Alger par cette
formule inoubliable : frites omelette... sans sel !. Il y
a surtout Fatma Zohra de la Casbah. Lancienne prostituée a aujourdhui
72 ans et confie à un Allalou complice quen 1962 elle na
pas pris un appartement de Français parce quil
y a eu des larmes dans ces appartements (
) parce que je ne voulais pas,
non, y a rien à faire, ça porte malheur. Sans chercher
à paraphraser Shakespeare, ce que montre ce livre sonore cest quil
y a souvent plus de vérité dans une seule phrase dune ancienne
prostituée dAlger que dans cinquante ans de vulgate nationaliste.
Et oui, la France nest pas la seule à qui un petit retour sur la
période coloniale serait profitable... On a fait du peuple une
chose secondaire, presque un outil disait-il y a bien longtemps le
Marocain Mohamed Kheïr-Eddine, avec Alger Nooormal, on mesure ce
qui a été négligé et gâché.

Café à Bab El-Oued
© Jean-Pierre Vallorani, Alger nooormal, Françoise Truffaut
éditions
Entraîné dans cette virée algéroise où le
son du thé à la menthe versé dans les verres se mêle
aux voix éraillées des noctambules amateurs de bière et
de poésie, le lecteur partage lallégresse, la jouissance
même de ses compagnons heureux de retrouver une ville quils ont
dû fuir après les menaces de mort et lattentat dont a été
victime Aziz Smati. La nostalgie a sa place dans ce voyage où la question
est posée : Alger a t-elle un présent ? Alger a t-elle
un avenir ?. Mais nos auteurs dédaignent ces cucuteries pour
anciens combattants : Alger vit, Alger revit à travers un renouveau musical
porté par une jeunesse et notamment des jeunes filles, créatives
et frondeuses. Les groupes se nomment Hamma Boys, MBS, Intik, Gnawa Diffusion,
Bnet Lebled... chantent et assènent leur part de vérité
sur des rythmes rap, rock, folk, techno ou empruntant à leurs aînés
une rythmique gnawa ou chaabi. Peut-être que cette génération
inventive ne sen laissera plus compter...
Les textes, les photos comme les enregistrements ne cachent pas les travers
de la ville et de ses habitants. Mais Alger est encore trop meurtrie par les
années qui viennent de se terminer pour en rajouter. Il vaut sans doute
mieux en célébrer le soleil qui linonde dune lumière
prometteuse, ce soleil qui tue les questions comme lécrit
Camus. Si, après sa prémonitoire chanson composée il y
a plus de trente ans, Sobhane Allah yaltif Mustapha Toumi ne se
sent pas de rejouer les cassandres, il ne veut pas non plus revenir sur le passé
récent. Sans doute que les retours en arrière se feront plus tard.
Sûrement même, pour éviter les effets boomerang dune
funeste amnésie orchestrée par un régime toujours aveugle
aux siens. Pour le moment, comme le montre Alger nooormal, les premières
leçons du passé peuvent être tirées avec une distance
critique, poétique, lhumour toujours corrosif et chantant dAlger.
Cest dailleurs la seule façon de faire pour ne pas condamner
lavenir. Le passé ne peut être remisé, mais ce nest
pas à lui de dicter ses conditions. Alors ne boudons pas le plaisir du
lecteur-auditeur : ce livre est dabord une fête, des retrouvailles
joyeuses, une déclaration damour. La vie quoi ! Pour le reste,
barakat ! (Ca suffit !)
Mustapha Harzoune
[13/12/2005]
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