 [roman] Tuez les tous
Une bombe sous un crâne
Tuez les tous, Paris, Gallimard, 132 pages, 12, 90 euros
Nous
sommes dans la tête de lun des dix-neuf terroristes du World Trade
Center, quelques heures avant le crash qui changea la face du monde. Une situation
aussi inconfortable que linjonction qui donne son titre au dernier livre
de Salim Bachi, Tuez-les tous, est percutante. Et le malaise ira grandissant.
Pas de révélations ni de rebondissements : tout le monde connaît
la fin tragique de lhistoire. Et nul ne connaîtra vraiment se qui
se tramait dans le crâne des vrais kamikazes. Mais le talent de Salim
Bachi est dutiliser la littérature pour simmiscer dans cette
large place laissée aux doutes et aux questionnements. Il va surtout
nous faire vivre la terrible descente aux enfers de celui qui sapprête
à sombrer dans lhorreur, jusque-là inimaginable. Une expérience
dérangeante, pesante, presque asphyxiante.
Ce terroriste nest pas un croyant orthodoxe. Cest même
son nihilisme et ses doutes qui plaisent à lOrganisation, incarnée
par un maître saoudien installé à Kandahar. Il passe une
nuit à errer dans les rues de Portland, au côté dune
femme rencontrée dans une boîte de nuit quil ne parviendra
pas à aimer. Reviennent alors, comme des réminiscences, les pièces
du puzzle de sa vie : le rejet des pères impuissants et des
mères castratrices, le reniement dun monde occidental
qui exclut létranger. Lui qui avait tenté de sintégrer
en tant que brillant étudiant de physique à Paris, qui avait essayer
dépouser une française, davoir des enfants... Mais
tout sest effondré. Ne laissant la place quà un profond
désespoir que lOrganisation, au même titre quune secte,
saura exploiter pour le transformer en haine. Une haine qui dévorera
tout.
Les phrases dabord courtes, froides au début du livre se font plus
amples, épousant la forme de ce cauchemar éveillé. Bientôt,
la ponctuation, les virgules, les points se raréfient. Et nous voilà
emportés dans un roman obsessionnel qui nest pas sans défaut,
avec des répétitions et des références qui éreintent
parfois le lecteur, mais qui finit par convaincre. En nous donnant à
vivre une étrange expérience : traverser une spirale qui conduit
inexorablement vers lhorreur.
Voir notre portrait de Salim
Bachi
Sandrine Martinez
[31/03/2006]
|