 [roman] La Kahéna
Salim Bachi, La Kahéna, éd. Gallimard, 309 pages, 19 euros
Après son premier roman paru en 2001 chez le même éditeur,
roman couvert de lauriers par la critique et récompensé de nombreux
prix, Salim Bachi avait de quoi avoir le tournis et la plume hésitante.
La Kahéna confirme les louanges reçues par ce jeune auteur
de trente-deux ans né à Annaba et installé en France depuis
cinq ans. Il montre ici à nouveau son sens de la construction. Larchitecture
littéraire, souvent complexe mais parfaitement maîtrisée
et donc, rarement déroutante, mêle les périodes, les existences,
les trajectoires et les styles. La phrase sest assagie, les mots ne se
déversent plus tel un trop plein trop longtemps contenu. En revanche,
Salim Bachi donne, une fois de plus, libre cours à son imaginaire et
multiplie les images poétiques prétextes à de longs développements
descriptifs - souvent trop longs et parfois même répétitifs.
La Kahéna sinscrit dans le prolongement du Chien dUlysse
par la présence de deux personnages, Hamid Kaïm et son ami Ali Khan,
et dune trame romanesque déjà esquissée dans le premier
roman : lamour tragique du premier pour Samira, un amour qui connaîtra
ici un épilogue inattendu. Le personnage principal est une maison : La
Kahéna, lieu symbolique de lAlgérie (comme le bidonville
Dieu-le-fît ou Miramar chez Nourredine Saadi, le camping dAbdelkader
Djemaï, le car dans Timimoun de Boudjedra ou le pénitencier
chez Sansal
). Doublement symbolique même.
Dabord comme demeure jaillie de cette terre (érection
coloniale) par la volonté et la folie conquérante dun
homme, Louis Bergagna. Demeure où les styles architecturaux, les décors
et les objets embrassent lhistoire syncrétique de ce pays. Demeure
où se croiseront trois générations dAlgériens,
liées par le sang et des amours inavouables et cachées. Selon
la doxa coloniale, aucun mélange ne viendrait brouiller la frontière
fantasmatique que les colons érigèrent en dogme ; et cela allait
du sang au style architectural. Lhistoire et Louis Bergagna
en décideront autrement. Ce colon de la dernière averse,
officiellement maire de Cyrtha, époux de Sophie et père dHélène,
aime secrètement une Arabe avec qui il aura une autre fille.
Avec Louis Bergagna, Salim Bachi campe le personnage le plus complexe et partant
le plus émouvant de ce récit.
Symbolique aussi parce que cette demeure porte le nom dune femme, prêtresse
de la résistance à lenvahisseur, figure mythique dune
autochtonie indomptable - à limage de la tribu des Beni Djer -
qui sait aussi assimiler et faire sien ce qui, par le sabre ou par le fusil,
par le Livre ou par les manuels scolaires, vient du dehors.
Une femme raconte. Elle est la confidente dune mémoire familiale
et lamante sans lendemain dun des protagonistes de ce récit
sombre et désespérant, livré telle une confession. Deux
journaux intimes, ceux de Louis Bergagna et du père de Hamid Kaïm,
enfin exhumés de loubli, délivreront le lourd secret que
renferme La Kahéna. Double secret mêlé, enchevêtré
où les transgressions cachées et les non dits de trois générations
rejoignent lamnésie imposée à un peuple par la colonisation
dabord, par un pouvoir autocratique ensuite.
Comme tous les auteurs algériens des années quatre-vingt-dix et
de ce début de troisième millénaire, avec ces fables
tirées de loubli et des mémoires confisquées, Salim
Bachi cherche à construire, par-delà les saccages, un
monde durable.
Mustapha Harzoune
[30/10/2003]
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