 [roman] Les enfants de la Place
Yasmina Traboulsi, Les enfants de la Place, éd. Mercure
de France, 164 pages, 15 euros.
À Salvador, au Brésil, les enfants de la Place ont rendez-vous
avec la mort. En un patchwork littéraire, composé de petits paragraphes
placés les uns à la suite des autres, Yasmina Traboulsi tisse
les fils de ces existences fugitives et fragiles condamnées à
glisser dans un long couloir qui senfonce toujours plus bas vers le néant.
La mort comme destinée, unique et prématurée. Quils
vivent sur la Place à Salvador de Bahia, dans les favelas de Rio
de Janeiro ou dans Sao Paulo la mégalopole, les portraits et les parcours
des personnages de ce roman, livrés en séquences, finissent par
former un tout composite où la tendresse, lindifférence,
lamour, la haine, la peur dessinent les contours dune humanité
en péril. Par petites touches, la tension et la noirceur gagnent et envahissent
un tableau que lauteur a choisi pourtant de décrire avec une plume
élégante, un brin enjoué et distancé.
Pour ce premier roman, Yasmina Traboulsi, née de mère brésilienne
et de père libanais, plonge dans les abysses de la société
brésilienne. La misère gangrène toutes les sociétés
et parmi les horreurs qui en découlent, celles dont on parle le moins
ne sont pas les moins dangereuses pour lavenir.
Dans lenfer des favelas, des bandes armées, des rackets
en tout genre, de la drogue, des bataillons de la mort, des commandos divers,
des polices militaires et autres
, Edmilson puis Renato les deux frères
de Sergio perdront la vie. Gratuitement et froidement. Ici aussi, la vie pèse
ce que pèse une existence dans un jeu électronique ou dans certaines
émissions télévisées qui déversent du
sang live pour les téléspectateurs, le viagra de laudimat.
Laffection de sa mère et la protection dEunice, infirmière
dans un hôpital clandestin, permettront-elles à Sergio, le frère
aîné, déchapper à une destinée écrite
davance ? Un temps le lecteur peut le croire jusquà ce que
tout finisse aussi par basculer. Pour échapper aux pesanteurs sociologiques,
aux déterminismes sociaux, il faut un conte de fée. Ici Cendrillon
se prénomme Ivone ; elle rêve de devenir une héroïne
de novelas à la télévision et, à Sao Paulo,
sa route croisera celle de sa star préférée, Olympia Wagner.
Point de conte de fée en revanche pour Zé et Manuel, les deux
ados de quinze ans, amants et séropositifs qui échouent
à Canju, le bagne haute sécurité où pourrissent
8 000 hommes. Si certaines scènes paraissent quelque peu artificielles
(voir notamment la visite de Gringa au pénitencier), Yasmina Traboulsi
donne un récit convainquant et percutant.
Mustapha Harzoune
[20/10/2003]
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