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[beaux-livres] Paris ouvrier
Des sublimes aux camarades
Alain Rustenholz, Parigramme, 2003, 368 pages, 29 euros

Premier avis à la population : “Le monde ouvrier n’est absent que de la vitrine du monde.” Avec 7 millions d’ouvriers en 2000 et un chiffre constant de 7,7 millions depuis 1914, la classe ouvrière a simplement été délocalisée, notamment de Paris, où elle fut tout au long du XIXe siècle le centre de gravité de l’activité économique et un “sujet” politique dominant.

Second avis délivré par ce beau livre d’Alain Rustenholz : contrairement à ce qui s’est passé en Angleterre et en Allemagne, qui ont renouvelé plus tôt leurs classes ouvrières en recrutant dans les campagnes, le prolétariat de Paris s’est reconstitué pour une bonne part grâce à des vagues successives d’immigration. Ainsi, en 1911, Paris compte 6,8 % d’étrangers (contre 3,8 % à Londres) tandis qu’en 1926 les immigrés représentent plus de 10 % de la population totale. Alors qu’en même temps que Marx, 60 000 à 80 000 travailleurs allemands sont parisiens, Paris conserve sa traditionnelle empreinte prolétarienne, dans les années vingt avec les Italiens qui forment “le quart des défilés communistes”, et durant la Seconde Guerre mondiale avec le rôle que l’on sait des FTP-MOI (pour main-d’œuvre immigrée). Dans les années cinquante, c’est au tour des Algériens de former “vingt à trente pour cent des cortèges syndicaux de la célébration de la Commune, du 1er mai ou du 14 juillet”.

Paris ouvrier n’est ni une thèse ni un essai, c’est une balade érudite, plaisante, concrète, éditée par une maison dont le catalogue est entièrement dévolu à la capitale. Journaliste et écrivain, Alain Rustenholz propose deux textes respectivement intitulés “La lampe de Baudelaire” et “Les mots du prolétariat”, avant d’offrir un parcours guidé dans les vingt arrondissements sur la trace des heures glorieuses des travailleurs : sièges de partis ou de syndicats, de journaux, de coopératives, domiciles de militants, usines, espaces, lieux, stèles, batailles et barricades, etc. L’ensemble est très richement illustré et parsemé de gros plans sur tel événement, telle personnalité. Un vrai régal, où l’on passe de la plume d’un Baudelaire s’improvisant chargé de communication du “Chant des ouvriers” (“l’hymne de la capitale”) à l’argot ouvrier parisien, entre le célèbre “assommoir” et le moins connu “sublime” - terme détourné d’une chanson populaire : “Le gai travail est la sainte prière / Qui plaît à Dieu, ce sublime ouvrier.”
On apprend pourquoi le Paris résidentiel s’est développé à l’Ouest, comment les ouvriers et ouvrière travaillent, pourquoi ils ont la bougeotte, leur façon d’aimer, ce qu’ils mettent dans leurs plats et dans leurs verres ou leur goût vital pour la solidarité… Où l’on peut y trouve les multiples adresses de la présence étrangère à Paris : de la Ligue des justes, née dans l’immigration allemande en 1836 (Café Scherger, 20 rue des Bons-Enfants, Ier arrondissement), au local du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques algérien dans les années cinquante (22 rue Xavier-Privas, Ve), en passant par le domicile du futur Hô Chi Minh alors N’Guyen Ai Quôc (6 rue des Gobelins, XIIIe) entre 1917 et 1923 et de son journal Le Paria (3 rue du Marché-des-Patriarches, Ve)…


Chérifa Benabdessadok
[10/11/2003]

Mots-clés : beaux-livres, Paris, histoire
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