 [roman] Terre d'ombre brûlée
éd. Fayard, 2004, 228 pages, 16 euros.
Mahi Binebine, peintre et romancier signe ici son sixième livre dans lequel
il combine au plus près ses deux activités. Terre d'ombre brûlée
raconte l'histoire et la chute d'un peintre autodidacte, marocain immigré
à Paris. Nous sommes loin des descriptions romantico-nostalgiques sur les
charmes de la vie d'artiste ou de la bohème. Notre peintre est couché
sur un banc vert, les rayures bleues et blanches de son pyjama tranchant sur le
blanc de la neige. À mesure que le froid s'infiltre sous la peau mal protégée
par de fines bandelettes qui compriment le corps davantage qu'elles ne le réchauffent,
à mesure que s'épaissit la couche neigeuse, le narrateur livre son
histoire. Son esprit "infesté" par les souvenirs donne
à lire un récit décousu où les images et les personnages
s'entrechoquent jusqu'au délire. Les souvenirs de "la boue de l'enfance",
dans les ruelles de Marrakech, se mêlent aux évocations de l'exil
et à ce présent sur un banc aux clous rouillés de la banlieue
de Clichy.
Les femmes des premières années et celles des temps nouveaux se
télescopent. Ainsi Aïcha la mère devenue folle après
la disparition de Mouna la plus jeune de ses filles, Mme Ouaknine, "Maman-l'autre",
survivante, avec Ishaq le fossoyeur, de la communauté juive de la vieille
cité almohade ou Soukhaïna, la femme aimée par l'adolescent
croisent Martine, l'amante aujourd'hui envolée, Yaffa la voisine israélienne
que sa mère a abandonnée pour aller vivre à Ramallah avec
un jeune palestinien, Laurence, étudiante en art et France Dubois, "fille
et petite fille de galeristes de renommée internationale", "la
sorcière" qui sonnera le glas des dernières illusions de
l'artiste peintre.
Les compagnons d'infortune du narrateur viennent comme lui d'une autre terre.
Ils traînent leur misère et leurs fantômes d'ateliers de fortune
en méchantes chambres de bonne, d'expositions minables en vernissages donnant
droit à se sustenter, de petites compromissions en farouches refus d'aliéner
leur peinture. Il y a là Antonio le Gitan, l'homme à qui le narrateur
dit tout devoir, Harry, qui en fait de son nom afghan s'appelle Harroun, Désiré
dit Dédé venu de Martinique et Paco le dernier soutien. À
moins que ce ne soit Primera, une chatte recueillie avec qui s'entretient le peintre
marocain. La plupart de ces artistes appartiennent à l'"écurie"
de M.Mariano, le Catalan propriétaire d'une minuscule galerie dans la rue
de Seine. Pour être pingre, il lui arrive tout de même d'en dépanner
plus d'un et plus d'une fois même. Comme Kader, derrière le comptoir
de son café ou Odette, la propriétaire de La Cambusse chez
qui l'on vient casser une graine, arroser une maigre vente ou pleurer la disparition
d'un compère.
Mahi Binebine semble prendre plaisir à décrire (et dénoncer)
un milieu de lui bien connu : ce monde de l'art où se joue "une
vraie comédie sociale". Ici les collectionneurs sont des "charognards"
; la mort solitaire d'un peintre maudit renversant toutes les côtes, les
toiles passent du mépris à la convoitise ; dans les vernissages,
les flagorneurs hâbleurs développent "la rhétorique
habituelle de ceux qui s'écoutent parler en débitant du vent"
; les engouements médiatiques demeurent éphémères
et, chez les marchands d'art, l'appât du gain l'emporte sur la dignité.
Le tableau est bien noir et le quotidien des artistes bien gris. Entre eux et
les fous, la différence est bien mince. Seule diffère le temps d'immersion
dans "l'espace de l'utopie". Séquentiel chez les uns.
Définitif chez les autres. Sur son banc, transi de froid l'artiste, a entamé
le voyage d'où l'on ne revient pas.
Mustapha Harzoune
[23/07/2004]
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