 [roman] Le Marteau pique-coeur
Azouz Begag
Le Seuil, 2004, 251 p., 18 euros.
Le
volubile et souriant Azouz Begag suscite plutôt de la sympathie. Son sens
de la provocation et son humour font autant dans cet a priori positif
que le fait quil soit lauteur du Gône du Chaâba.
Avec ce premier livre, lécrivain français (et non beur)
natif de Lyon aidait le lecteur à mieux comprendre un pan de la réalité
hexagonale. Il participait aussi, avec dautres, à restituer la
mémoire silencieuse ou douloureuse de bon nombre de nos concitoyens.
Depuis, lhomme a vieilli. Les siens avec. Le narrateur du Marteau pique-coeur,
lui aussi écrivain lyonnais et fils dimmigrés algériens,
a lâge de lauteur. Il y raconte ce qui est arrivé ou
arrivera à tous, la mort du père ; et aussi ce qui, heureusement,
ne se produit pas dans toutes les familles, ladultère de lépouse.
Ce récit, présenté comme un roman, balance
entre la mort de lêtre aimé et la trahison de la femme. Deux
émotions, lamour et la haine, deux chocs sismiques qui bouleversent
lexistence jusque-là un brin insouciante et auto-satisfaite de
lécrivain-narrateur (à distinguer donc de lécrivain-auteur),
tout occupé à jouir de sa situation et de sa renommée.
Ces deux secousses telluriques le terrassent. Avec la disparition du père
remontent les souvenirs de lenfance : le train électrique acheté
sur le marché aux puces, le café du tiercé, la prononciation
du français corrigée par le rejeton
Dans un colloque sur
Le tabou et le sacré organisé au Maroc, le narrateur
dévoile, publiquement, ladultère de sa femme et précise
quelle la trompé avec Marwan, un soi-disant ami palestinien,
reçu au cours dun séjour aux États-Unis dans toutes
les règles de lhospitalité arabe. Comment,
sétrangle le cocu, ce frère a-t-il pu
violer les règles de lhospitalité et ainsi baiser
sa femme ? Tandis que le narrateur sattache à dégager des
explications toutes culturelles à un événement qui mériterait
dautres grilles de lecture (à commencer par ce coût
de la reconnaissance sociale dont il doit sacquitter), les participants
au colloque réagissent vivement à ce qui constitue lobjet
de toutes les attentions sacralisées du nif (honneur) arabo-berbère
et, au-delà, méditerranéen : le sexe et dabord le
sexe de la femme.
Abboué, son père, sera enterré à Sétif. Le
narrateur est de ce dernier voyage paternel, de ce retour définitif à
la terre qui a vu naître et partir un jeune homme plein de force et despoir
et sapprête à recevoir un vieillard qui a dû laisser
derrière lui bien des illusions. Louisa, la petite-fille du défunt,
les accompagne. Ce voyage marque symboliquement un âge dans le temps de
la migration : celui de la transmission et du legs aux générations.
Sous cet angle, le livre peut décevoir, surtout si on le compare au riche
et innovant roman de Jamel Mahjoub, Là doù je viens,
qui lui aussi a pour trame un divorce, la mort de laïeul et le voyage
dun père en compagnie de son fils. Pour Begag, tout semble se résumer
à une réaction dhumeur après la déconvenue
sentimentale et la solitude laissée par la disparition du père.
Reste lécriture de Begag, légère, débordante
dune ironie et dun humour souvent érigés en remparts
à lémotion, et ses images qui semblent sorties dun
tableau naïf. Le marteau pique-cur est un hommage poignant
rendu au père. À cette figure du chibani parti à
la fleur de lâge découvrir de nouveaux espaces.
Mustapha Harzoune
[29/09/2004]
Voir aussi
:
Portrait
et interview d'Azouz Begag
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